28.09.2007

La démocratie en Iran, pas la guerre

Trois cents intellectuels appellent l’ONU à faire pression pour les droits de l’homme sans se focaliser sur le nucléaire.

Par Akbar Ganji, journaliste iranien, avec Isabel Allende, Noam Chomsky, J.M. Coetzee, Umberto Eco, Nadine Gordimer, seamus heaney, Orhan Pamuk, Mario Vargas Llosa…

QUOTIDIEN LIBERATION : mardi 25 septembre 2007


A son excellence Ban Ki-moon, secrétaire général de l’Organisation des Nations unies.

Les Iraniens se trouvent pris dans un contexte international et une situation intérieure exceptionnels. D’une part, ils sont menacés par le risque d’une attaque américaine et des sanctions économiques étendues du Conseil de sécurité ; d’autre part, un gouvernement despotique les soumet à la terreur d’une répression systématique et organisée.

Non seulement le gouvernement américain, tout au long de ce demi-siècle, n’a pas aidé au progrès de la démocratie en Iran, mais il a porté préjudice aux forces démocratiques iraniennes. Le coup d’Etat contre le gouvernement patriote et démocratique de Mossa­degh et le soutien inconditionnel au régime despotique du chah, gendarme de l’Amérique dans le golfe Persique, ne sont qu’un aspect de cette politique injuste et contestable. L’opposition frontale entre les gouvernements américain et iranien au cours des trois dernières décennies a encore aggravé la situation des partisans des droits de l’homme en Iran. Dans ce contexte, au nom du danger que la politique américaine représente pour l’Iran, le gouvernement iranien consolide le pouvoir des forces militaro-sécuritaires, ferme toutes les sources indépendantes d’information à l’intérieur du pays et réprime tous les activistes des droits de l’homme comme autant d’ennemis de la nation.

En votant un budget censé aider la démocratie en Iran, qui, de fait, est dépensé par les institutions et des médias officiels rattachés au gouvernement américain, celui-ci a donné au gouvernement iranien un prétexte pour qualifier ses opposants d’agents américains et pour les réprimer plus aisément. Par ailleurs, l’éventualité d’une attaque militaire américaine contre l’Iran complique la tâche des défenseurs des droits de l’homme en Iran. Aucun Iranien n’accepte que se répète dans son pays ce qui s’est passé en Irak et en Afghanistan.

Les forces démocratiques iraniennes considèrent avec beaucoup d’inquiétude le soutien apporté par certains cercles américains à des mouvements séparatistes en Iran. Préserver l’unité territoriale est important pour tous les défenseurs des droits de l’homme en Iran. Nous voulons la démocratie pour l’Iran et pour tous les Iraniens. Dans le même temps, nous sommes convaincus que la décomposition territoriale des pays du Moyen-Orient produira des conflits étendus et de longue durée. Afin d’aider à la démocratisation de la région, le gouvernement américain pourrait encourager la paix entre les Israéliens et les Arabes et contribuer à la création d’un Etat palestinien véritablement indépendant au côté de l’Etat indépendant d’Israël. Une résolution juste du conflit entre Arabes et Israéliens et la création d’un Etat palestinien indépendant porteront un coup fatal au fondamentalisme et au terrorisme au Moyen-Orient.

Les conflits entre le gouvernement iranien et l’Occident ont détourné l’attention mondiale, en particulier celle de l’Organisation des Nations unies, des conditions insupportables que le régime iranien impose à la population. La querelle au sujet de la suspension de l’enrichissement de l’uranium ne doit pas faire oublier que la révolution de 1979, bien qu’elle fût populaire, n’a en rien abouti à la formation d’un système démocratique ni à la reconnaissance des droits de l’homme.

Le gouvernement iranien est un gouvernement religieux fondamentaliste qui ne reconnaît pas la sphère privée, qui a toujours réprimé et réprime encore la société civile et les droits de l’homme.

Des milliers de prisonniers politiques ont été exécutés sans procès équitable au cours de la première décennie après la révolution, et des dizaines de dissidents ont été assassinés au cours la deuxième décennie après la révolution islamique. Les journaux indépendants sont fermés les uns après les autres et les journalistes, jetés en prison. Tous les sites d’information sont filtrés et les livres sont soit interdits de publication, soit censurés avant publication. Les femmes subissent une discrimination juridique, celles qui réclament l’égalité des droits avec les hommes sont accusées de conspirer contre la sécurité de l’Etat et soumises à de multiples pressions et à des peines illégales, y compris la prison.

Dans la première décennie du XXIe siècle, la lapidation (la pire des tortures avant la mort) fait partie des peines pouvant légalement être infligées aux citoyens de l’Iran. Les enseignants qui avaient protesté pacifiquement contre leurs conditions de vie ont été licenciés, affectés loin de leur lieu de vie ou jetés en prison. Les ouvriers iraniens sont privés du droit de former des syndicats indépendants. Les ouvriers qui ont tenté, pour défendre leurs droits syndicaux, de former des associations professionnelles ont été violentés et jetés en prison.

Au cours des dernières années, les étudiants iraniens ont été les principales victimes de la répression qui frappait les défenseurs de la liberté et des droits de l’homme. L’appareil sécuritaire dépendant du gouvernement procède à une sélection idéologique à l’entrée de l’université. Une fois à l’université, les étudiants n’ont aucun droit de critiquer pacifiquement le gouvernement. Si leurs activités déplaisent aux dirigeants, ils sont renvoyés de l’université et souvent jetés en prison. Depuis un quart de siècle, le régime islamique procède au renvoi des professeurs dissidents de l’université.

Dans les prisons, les opposants sont forcés de confesser des crimes qu’ils n’ont pas commis, de se repentir, et ces aveux fabriqués obtenus sous pression sont retransmis à la télévision selon des procédés staliniens.

En Iran, il n’existe pas d’élections libres. Il y a en revanche des semblants d’élections organisées dans la fraude. Même les personnes qui parviennent au Parlement ou au pouvoir exécutif dans ces conditions n’ont pas beaucoup de pouvoir. Tout le pouvoir légal et officieux se trouve concentré dans les mains du «Guide», qui règne à la manière des sultans despotiques.

En Iran, les dissidents sont légalement privés du droit de vivre. Selon l’article 226 de la juridiction islamique, toute personne qui considère un citoyen digne de mourir (mah­durodam) a le droit de le tuer. Au cours des années passées, de nombreux dissidents et opposants ont été tués conformément à cet article, et les criminels ont été relaxés par les tribunaux. Dans ces conditions, aucun dissident n’a le droit de vie puisque, selon la juridiction islamique, la définition de mahdurodam est très large.

En Iran, les écrivains sont légalement interdits de publication. Selon l’alinéa 8 de l’article 2 de la juridiction sur la presse, les écrivains qui sont condamnés pour propagande contre le régime n’ont le droit d’exercer aucune activité dans les médias jusqu’à la fin de leur vie. De nombreux écrivains et prisonniers ont été condamnés dans les tribunaux pour propagande contre le régime. Les jugements des tribunaux montrent que toute critique d’une institution gouvernementale est considérée comme une propagande contre le régime.

Les forces démocratiques iraniennes et le peuple iranien se trouvent dans une situation très difficile. Ils ont besoin du soutien moral et spirituel de tous les démocrates du monde et de l’intervention efficace de l’Organisation des Nations unies.

Nous refusons toute attaque militaire contre l’Iran. Dans le même temps, nous vous demandons à vous, secrétaire général de l’ONU, ainsi qu’à tous les intellectuels et à tous les démocrates du monde de condamner moralement le régime iranien, qui bafoue les droits de l’homme. Nous vous demandons qu’en tant que secrétaire général des Nations unies vous condamniez le gouvernement iranien pour sa violation de la déclaration universelle des droits de l’homme et des autres conventions internationales relatives à ces droits. Nous espérons que, grâce à votre intervention rapide, les prisonniers politiques qui se trouvent chaque jour dans des conditions plus difficiles soient libérés.

Le peuple iranien se demande si l’efficacité et la fermeté du Conseil de sécurité des Nations unies se limite à la suspension de l’enrichissement de l’uranium, et si les Nations unies trouvent insignifiante la vie des Iraniens, dont les droits élémentaires sont chaque jour plus bafoués. La liberté, la démocratie et les droits de l’homme sont les droits évidents du peuple iranien. Nous, Iraniens, espérons que les Nations unies, ainsi que toutes les institutions et toutes les personnes qui défendent la démocratie et les droits de l’homme, manifestent leur soutien pour le mouvement démocratique du peuple iranien.

La liste complète des 300 cosignataires de ce texte est consultable sur Libération.fr.

12.01.2007

11 janvier 1992 – 11 janvier 2007 : quinze ans d’horreurs et d’impunité en Algérie

Communiqué d’Algeria-Watch à l’occasion du quinzième anniversaire du coup d’État en Algérie



Au nom de la « sauvegarde de la démocratie », il y a quinze ans, une poignée de généraux au cœur du pouvoir, avec le soutien actif de leurs clientèles civiles – et celui plus discret de la France –, décidaient d’annuler les premières élections à peu près libres de l’Algérie indépendante, qui allaient donner le pouvoir au Front islamique du salut. C’était pourtant un coup d’État en bonne et due forme, parfaitement semblable dans son objet – maintenir les privilèges des dominants – à ceux d’un Pinochet au Chili en 1973 ou d’un Videla en Argentine en 1976. Mais, à la différence de leurs prédécesseurs d’Amérique du Sud et de bien d’autres pays, les généraux algériens ont innové : ils ont su rester dans l’ombre, fabriquant au fil des années une pseudo-démocratie de façade tout en déchaînant contre le peuple la violence d’un terrorisme d’État clandestin inspiré des méthodes de désinformation et de manipulation apprises de leurs maîtres, les théoriciens militaires français de la « guerre moderne » et les spécialistes du KGB soviétique.

Cette atroce mascarade a eu trois fondements essentiels :

– une terrible « machine de mort » – à base de torture généralisée et d’exécutions extrajudiciaires – organisée par les services secrets de l’armée (le DRS) et les « forces spéciales » de l’armée, responsable en une décennie de 200 000 morts et de 20 000 disparus, de dizaines de milliers de torturés et d’un million et demi de personnes déplacées ;

– une entreprise de désinformation sans beaucoup d’équivalents au cours du XXe siècle, visant à attribuer aux « hordes islamistes » l’essentiel de la violence, alors que, partiellement à partir de 1992 et quasi-totalement depuis 1996, les groupes armés agissant « au nom de l’islam » étaient en réalité manipulés et contrôlés par le DRS ;

– la complicité de la « communauté internationale » – au premier rang de laquelle la France officielle et une large partie des médias français –, dont les responsables, par aveuglement ou par intérêt, ont activement relayé les mensonges de la désinformation algérienne.

Quinze ans après le coup d’État du 11 janvier 1992, Algeria-Watch, organisation créée en 1997 pour lutter contre les violations des droits humains en Algérie et la désinformation qui les accompagnent, ne peut que dresser un sombre bilan de cette période.

Certes, superficiellement, bien des choses ont changé. À coups de massacres, enlèvements, ratissages, tortures et déplacements de populations, le pouvoir algérien a réussi à briser la société et à mater toute possibilité d’une opposition structurée, ce qui lui a permis de décréter, en février 2006, une autoamnistie de ses crimes et d’ordonner une « réconciliation » factice, visant uniquement à officialiser les mensonges de la « sale guerre » et à interdire aux victimes l’accès à la vérité et à la justice : islamistes criminels et officiers tortionnaires, bénéficiant de l’impunité, peuvent désormais s’adonner tranquillement à leurs « business » lucratifs.

Mais derrière la « normalisation » et la vitrine « démocratique », gérée par un président fantoche et destinée à abuser une opinion internationale devenue totalement indifférente aux souffrances du peuple algérien, les principaux organisateurs de la décennie rouge restent aujourd’hui les seuls maîtres de l’Algérie. Ils contrôlent à la fois la société et les richesses du pays, confisquées à leur profit et à celui de leurs enfants et de leurs clientèles : il s’agit du Mohammed « Tewfik » Médiène, inamovible chef du DRS depuis… septembre 1990, et de son adjoint, le général-major « Smaïn » Lamari, en poste depuis la même date.

Sous leur tutelle maffieuse, toute expression politique libre a été bannie. Il n’existe pratiquement plus aucun parti politique d’opposition digne de ce nom : la plupart ont été cooptés, les autres interdits, infiltrés ou marginalisés. La liberté d’expression est réduite à rien : les médias audiovisuels, cantonnés à la langue de bois, restent sous la stricte tutelle de l’État ; et dans la presse écrite « indépendante », ne peut se publier que ce que ses parrains de l’ombre et le DRS autorisent. La liberté de réunion et d’association est une pure chimère : ne peuvent se réunir que ceux qui servent au régime. Depuis 1992, l’état d’urgence et une loi « antiterroriste », toujours en vigueur à ce jour, donnent un pseudo-cadre juridique – au demeurant anticonstitutionnel – à toutes ces restrictions. Mais l’étouffement des libertés, individuelles et collectives, s’opère aussi par bien d’autres voies que celles d’une justice aux ordres, et qui empruntent à toutes les ressources classiques du pouvoir mafieux : clientélisme, corruption, menaces, assassinats…

Au plan économique, grâce à l’envolée des prix du pétrole et du gaz, l’Algérie est passée du surendettement à la convoitise des multinationales américaines, européennes russes et chinoises, non seulement pour ses hydrocarbures, mais aussi pour les formidables opportunités qu’offrent ses 70 milliards de dollars de réserves de change. Et en raison de sa « longue expérience » dans la lutte antiterroriste, elle est devenue, depuis le 11 septembre 2001, un partenaire incontournable de la Global War on Terror conduite par l’administration américaine. C’est pourquoi, depuis 2001, on assiste à Alger à un ballet incessant de responsables politiques et de chefs militaires de toutes les puissances occidentales, la France et les États-Unis en tête, qui viennent cautionner le pouvoir maffieux dans l’espoir de juteux contrats.

Alors que dans le même temps, l’essentiel de l’économie réelle, hors hydrocarbures, est dans un état de décomposition avancée. En témoigne notamment l’échec quasi complet du programme de privatisation des entreprises publiques, engagé depuis près de dix ans. Et, surtout, le désespoir d’une population plongée dans une terrible spirale de misère – à l’exception d’une minorité scandaleusement enrichie grâce au clientélisme et à la corruption, indissociables de la violence organisée de la décennie rouge.

Que faire quand une famille ne dispose que d’un salaire mensuel de 15 000 dinars (150 euros) alors que le kilogramme de viande en coûte 500 ? Quand des enfants ne vont pas à l’école parce que leurs parents ne peuvent leur payer ni le transport en bus ni les fournitures nécessaires ? Quand les malades meurent par manque de produits de base dans les hôpitaux ou parce que de plus en plus de médecins désertent le pays ? Quand l’âge du mariage s’élève à plus de trente ans faute de logement ? Quand trois générations s’entassent dans un appartement vétuste de deux ou trois chambres sans espoir de vie meilleure ? Quand le seul rêve qui anime les jeunes et les moins jeunes est de partir ailleurs, par la drogue, la barque (pour gagner l’Europe) ou le suicide ?

Depuis quinze ans, c’est une génération entière qui n’a connu que ce désespoir. Et c’est ce qui explique, depuis le début des années 2000, l’incroyable multiplication des émeutes violentes, dans les périphéries urbaines et les wilayas de l’intérieur, seule forme de révolte possible. Pour y faire face, le pouvoir ne se contente pas de la répression policière – toujours violente – et judiciaire. Il utilise aussi la violence du « terrorisme résiduel » clandestinement contrôlé par le DRS, principalement celle du fameux GSPC, dont les attentats aveugles frappent de plus en plus les localités où ont eu lieu des émeutes (une violence terroriste également utilisée pour « gérer » les règlements de comptes entre les sous-clans mafieux liés au pouvoir, comme ce fut le cas par exemple en décembre 2006 avec l’attentat contre la firme américaine BRC, près d’Alger).

Enfin, face à une société qui les vomit « en bloc et en détail », les chefs du DRS continuent à utiliser, si nécessaire, les ressources de la terrible « machine de mort » qu’ils ont construite durant les années 1990 et toujours en place. Même si elle fonctionne désormais à bas régime, aujourd’hui encore, des « suspects » disparaissent pour des mois dans les centres secrets du DRS où ils subissent le chiffon, la gégène ou la baignoire. Et une fois réapparus, ils croupissent en prison en attente d’un procès qui obéit aux injonctions venues des hommes de l’ombre.

Malgré ce sinistre tableau, des lueurs d’espoir subsistent. De façon extraordinaire, qui en dit long sur le courage d’un peuple dont les trois dernières générations ont été soumises à une oppression continue, l’esprit de résistance reste vivace, même si ses manifestations publiques restent très minoritaires. Sinon, comment comprendre ces grèves presque quotidiennes de travailleurs et fonctionnaires qui refusent de s’enfoncer dans la précarité et la misère ? Comment interpréter ces rassemblements de mères, pères et épouses de disparus qui n’acceptent pas de taire la vérité sur le sort de leur parent en échange de quelques milliers de dinars ?

D’autres expériences, comme celle de l’Argentine, ont montré que, grâce à la lutte obstinée des mères de disparus, puis des enfants de ces derniers, trois décennies après l’installation d’une dictature, ses responsables ont pu être « rattrapés » par la justice des hommes. C’est cette conviction qui fonde le combat des résistant(e)s algérienn(e)s d’aujourd’hui, et celui, solidaire, d’Algeria-Watch : plus le temps passe et moins l’impunité pourra subsister face aux hurlements de douleur, aux appels à la vie et au respect de la dignité. Ce qui peut être perçu aujourd’hui comme des mouvements de protestation atomisés, timides et suicidaires, se développera un jour en un déferlement qui emportera ce régime, ses « pompes à fric », sa machine de mort et sa justice injuste.